Lecture et anxiété
- Roseline Pendule

- il y a 2 jours
- 5 min de lecture
Lecture et anxiété : une relation plus subtile qu'il n'y paraît
On lit souvent, ici et là, qu'un livre suffirait à calmer nos angoisses et qu’en six minutes de lecture, le stress tomberait comme par magie. La formule circule depuis des années, mais elle ne raconte qu'une infime partie de ce que la recherche a réellement à nous dire sur le lien entre lecture et anxiété.
Un lien à la fois plus fondé qu'on ne le pense et bien plus ambigu aussi.
Ce que le corps sait déjà de la lecture et de l’anxiété

Commençons par ce chiffre qui circule partout : 68 % de réduction du stress après six minutes de lecture. Il vient d'une étude menée en 2009 par le neuropsychologue David Lewis pour Mindlab International, à l'université de Sussex.
Cette étude a été commanditée par un cabinet privé. Il convient donc de la citer avec prudence. Néanmoins, elle traduit ce qui a pu être mesuré avec rigueur ailleurs.
Le rythme cardiaque ralenti, les muscles détendus, la tension artérielle abaissée, dans des proportions comparables et parfois supérieures à celles obtenues par la marche ou la musique, sont les effets de la lecture.
Concernant les enfants et les adolescents, une analyse de 2018 montre que la bibliothérapie (le fait de lire, seul ou accompagné, des textes choisis pour leur portée thérapeutique) produit des effets mesurables sur les troubles anxieux, en particulier lorsqu'elle est encadrée.
Une revue plus récente confirme cette tendance pour la dépression adolescente, avec des effets plus modestes mais réels sur l'anxiété associée.
Il faut néanmoins distinguer deux choses que l'époque confond volontiers. Il existe d’un côté le stress ordinaire dû à une journée chargée ou une inquiétude passagère et d’un autre côté, l'anxiété clinique qui relève d'un trouble diagnostiqué.
La lecture agit avec constance sur le premier. Sur la seconde, elle peut être un appui documenté, jamais un traitement en soi ; ce distinguo, les études elles-mêmes le posent avec soin, et il mérite d'être repris avec la même honnêteté.
Pourquoi un roman calme ce qu'un scroll agite
Le mécanisme le plus souvent avancé porte le nom presque poétique de transportation narrative. Lorsqu'un texte nous absorbe suffisamment, notre attention cesse de circuler entre les pensées anxieuses qui l'occupaient pour se fixer entièrement sur le monde du livre.
Des chercheurs décrivent la fiction comme une simulation de l'expérience sociale. En lisant, nous activerions certains des mêmes circuits que ceux mobilisés par l'expérience vécue, mais sans en porter le risque ni la charge.
Une étude plus inattendue vient appuyer cette hypothèse par un autre chemin. En 2021, une équipe brésilienne a mesuré, chez des enfants hospitalisés en soins intensifs, les effets biologiques de la simple écoute d'une histoire racontée.
Comparés à un groupe occupé par des devinettes, les enfants qui avaient écouté une histoire présentaient une baisse de cortisol (l'hormone du stress) deux fois plus marquée. Une hausse de l'ocytocine, l'hormone associée au lien et à l'apaisement a également été notée. C'est donc le récit lui-même, sa dimension narrative, qui semble faire la différence, pas seulement la présence d’autrui ou la distraction.
Ces travaux dessinent une explication assez simple : l'angoisse se nourrit souvent d'un temps qui n'existe pas tel le futur redouté ou le passé ressassé. Le récit, lui, nous ramène de force dans un présent continu, dans la phrase que l'on lit, auprès du personnage que l'on suit et dans l’action de la page que l'on tourne.
Quand la lecture devient source d’anxiété
Pourtant, les articles qui promeuvent la lecture comme remède miracle s'arrêtent trop tôt. De nombreuses lectrices assidues savent bien que les livres ne sont pas seulement un refuge. Leurs ouvrages adorés peuvent aussi devenir une source d'angoisse à part entière.
Il y a d'abord la pile à lire qui s'accumule sur la table de chevet sans être jamais lue, ce que les Japonais nomment le tsundoku, et qui, pour certaines personnes, cesse d'être une promesse pour devenir un reproche silencieux.
Il y a les défis de lecture chiffrés, les comptes qui annoncent leur centième livre de l'année, les algorithmes de recommandation qui transforment le choix d'un roman en performance à optimiser plutôt qu'en rencontre à savourer.
Il y a enfin la lecture d'actualité, sur écran, tard le soir. Nul besoin d'étude pour deviner qu'elle ne produit pas les mêmes effets qu'un roman refermé sur lui-même.
Le Haut Conseil de la Santé publique l’a déjà rappelé : le niveau de preuve reliant exposition aux écrans et troubles du sommeil est jugé élevé, la lumière bleue retardant la sécrétion de mélatonine et donc l'endormissement. Un mécanisme que la lecture sur papier, elle, ne perturbe pas.
Autrement dit, ce n'est pas « lire » en général qui apaise, mais un certain rapport à la lecture qui se veut volontaire, incarné et sans chiffre à atteindre. Le même geste, pratiqué sous la pression d'un objectif ou d'une comparaison, peut produire l'inverse.
Ce qui fait la différence pour bien manier lecture et anxiété
Trois variables reviennent, avec constance, dans les travaux parcourus :
- le support de papier qui, contrairement à l'écran, ne perturbe ni la mélatonine ni l'attention par ses notifications,
- le type de texte avec la fiction narrative, davantage que l'actualité ou les contenus fragmentés, pour la transportation,
- et surtout la posture de lire parce que l'on en a envie, et non parce que l'on se sent en retard sur une liste.
Il y a quelque chose de très ancien dans cette idée que le récit apaise. Bien avant les études de cortisol, les veillées où l'on racontait des histoires servaient déjà à traverser l'hiver, la maladie et la peur du noir.
La science d'aujourd'hui ne fait que retrouver, par d'autres moyens, ce que les conteurs savaient déjà. Un esprit occupé par une histoire est un esprit qui, pour un temps, cesse de se combattre lui-même.
Il nous appartient de ne pas transformer ce refuge en nouvelle injonction et de nous souvenir que la lecture qui apaise est presque toujours celle que l'on choisit librement, sans autre ambition que d'y être, un moment, tout entières.
A noter : Cet article dédié à la lecture aborde des mécanismes de stress et d'anxiété au sens large ; il ne remplace pas un avis médical ou psychologique pour toute personne concernée par un trouble anxieux diagnostiqué.
Sources :
Lewis, D. (2009) : Galaxy Stress Research. Mindlab International, University of Sussex.
Yuan, S., Zhou, X., Zhang, Y. et al. (2018) : Comparative efficacy and acceptability of bibliotherapy for depression and anxiety disorders in children and adolescents : a meta-analysis of randomized clinical trials. Neuropsychiatric Disease and Treatment, 14, 353–365.
Haut Conseil de la Santé publique (2019) : Avis relatif aux effets de l'exposition des enfants et des jeunes aux écrans.










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