Je n'ai plus le temps de lire : que faire quand la lecture a disparu de ma vie ?
- Roseline Pendule

- il y a 21 heures
- 7 min de lecture
Un jour, sans qu'on sache vraiment quand, la lecture a glissé hors de nos journées. Le livre est resté sur la table de nuit, la page cornée n'a plus bougé depuis trois semaines et une petite voix affirme « je n'ai plus le temps de lire ». Cette phrase, nous la prononçons presque en excuse, comme si lire était une compétence qu'on avait perdue, une discipline qu'on aurait dû tenir et qu'on a laissée filer.
Et si ce n'était pas une question de temps ? Si le vrai sujet n'était pas de lire plus, mais de redéfinir ce que lire signifie, une fois que l'on a quitté les évidences de l'enfance ou de l'adolescence, quand les livres occupaient encore tout l'espace disponible ?

La culpabilité de ne pas lire assez : d'où vient-elle vraiment ?
Cette culpabilité n'a rien d'anodin. Elle s'installe doucement, nourrie par les objectifs de lecture annuels qu'on se fixe en janvier, par les comptes littéraires qui empilent les couvertures et par le sentiment diffus que tout le monde, autour de nous, lit davantage et mieux. On finit par vivre la lecture comme une performance envers laquelle on serait, chaque mois, un peu plus en retard.
Le paradoxe est cruel : plus on culpabilise de ne pas lire, moins l'envie de lire revient. La culpabilité transforme le livre en rappel de ce que l'on n'a pas fait, plutôt qu'en promesse de ce qu'on pourrait vivre. Un livre qu'on regarde avec un pincement au cœur n'est plus une invitation, mais une dette.
Le mythe du "bon lecteur" qui dévore les livres
Nous avons hérité d'une image très précise de la lectrice légitime qui se définirait comme quelqu'un qui lit vite, beaucoup et qui a toujours un avis sur les sorties du moment. Comparer cette espèce d’idéal à notre présent nous condamne d'avance.
La PAL qui devient une liste de devoirs
La pile à lire (la fameuse PAL) est censée être une promesse qu'on se fait à soi-même. Elle devient trop souvent une liste de tâches en attente, avec sa charge mentale propre. Chaque livre non lu semble alors reprocher son silence.
Une PAL qui grandit plus vite qu'elle ne se lit donne l'impression d'un retard permanent. On n'achète plus des livres pour le plaisir de les découvrir un jour ; on accumule une dette de lecture qu'on sait, au fond, ne jamais pouvoir rembourser entièrement et c'est très bien ainsi. Aucune vie ne suffit à lire tous les livres qui nous attirent. Et cela devrait faire partie du plaisir !
Une PAL vivante n'est pas une PAL qui rétrécit, c'est une PAL qui respire : on y ajoute des envies, on en retire ce qui ne nous parle plus, sans que cela ressemble à un échec. La question à se poser n'est pas "quand vais-je enfin lire tout ça ?", mais "qu'ai-je envie de lire cette semaine, dans la vie que j'ai réellement ?".
Les applications de lecture et le comptage des livres
Les applications de suivi de lecture ont un vrai mérite puisqu’elles gardent une mémoire de ce qu'on a traversé. Mais elles ont aussi transformé la lecture en donnée. Un chiffre qui monte, un défi annuel qu'on affiche ou encore une jauge qu'on regarde avec anxiété à l'approche de décembre.
Compter ses lectures peut discrètement déplacer l'attention si l’on ne se demande plus ce que le livre nous a fait vivre, mais si nous avançons assez vite. Un roman lu lentement, savouré sur plusieurs semaines, finit par sembler moins "rentable" qu'un texte plus court avalé en un week-end alors qu'il nous a peut-être bouleversées bien davantage.
Faut-il alors arrêter de compter ses lectures ?
Pas nécessairement. Mais il vaut la peine de se demander ce que ce chiffre nous apporte réellement. S'il nourrit la curiosité et la mémoire, il a sa place. S'il devient une source d'angoisse silencieuse, rien n'oblige à le garder. Un carnet de lecture tenu à la main, sans objectif ni classement, peut offrir une meilleure mémoire sans pression.
Ces périodes où l'on lit énormément, puis plus du tout
Beaucoup de lectrices et lecteurs vivent la lecture par cycles : des semaines entières où l'on dévore, suivies de mois de silence complet. Ce silence est souvent vécu comme une panne, presque une trahison de soi-même.
La lecture demande une disponibilité intérieure qui fluctue avec le reste de la vie : le travail, la fatigue, les bouleversements et les saisons émotionnelles que l'on traverse. Un cerveau saturé de sollicitations n'a parfois plus la place d'accueillir un roman entier, quand bien même l'envie serait là.
Que faire quand on n’a plus le temps de lire ?
Alors, comment recommencer à lire sans avoir davantage de temps ?

Accepter les saisons de lecture
Il existe des saisons où l'on lit comme on respire et d'autres où l'on a simplement besoin de silence. Les accepter, sans y voir un signe qu'on "n'est plus lectrice", change tout. La lecture n'a pas à être linéaire pour être fidèle.
Les livres commencés et abandonnés
Il y a, quelque part chez chacune d'entre nous, un petit cimetière de livres entamés à la page 40 et jamais rouverts. On les regarde parfois avec un vague remords, comme une promesse non tenue.
Or, un livre abandonné n'est pas un échec de lecture. C’est plutôt une information précieuse sur ce texte qui ne correspondait pas à ce moment de notre vie. Rien n'empêche d'y revenir plus tard, avec d'autres yeux ou de ne jamais y revenir du tout, sans que cela dise quoi que ce soit de nous en tant que lectrice.
Observer pour quelle raison on abandonne un livre en apprend souvent davantage que de terminer l’ouvrage par obligation. Un rythme trop lent, un ton qui ne nous rejoint pas ou un sujet trop lourd pour la période traversée sont des indices sur ce dont on a besoin, pas des preuves d'échec.
Lire dans les interstices
Le temps de lecture idéal comme ce long après-midi, avec une couverture, dans un silence complet, appartient rarement à nos vies réelles. Et il ne faudrait pas qu’il nous fasse oublier que la lecture peut aussi se loger dans les fentes du quotidien.
Cinq minutes dans les transports, dix minutes avant de dormir
Un trajet en transport en commun, une salle d'attente, quelques minutes avant que le sommeil ne vienne représentent des fragments de temps qui, mis bout à bout, redonnent à la lecture une place réelle dans une semaine chargée.
Faire de la lecture fragmentée une lecture à part entière
Lire par petits morceaux n'est pas une version dégradée de la lecture, mais bien une autre façon de l'habiter. Certains livres, construits en chapitres courts par exemple, se prêtent même particulièrement bien à ce rythme haché.
Le format audio, écouté en marchant ou en cuisinant, mérite aussi sa place ici. Avec l’habitude, la longueur des chapitres n’aura plus d’importance, car le cerveau saura se « brancher » immédiatement en mode lecture dès qu’une page s’ouvrira.
Relire : un acte de lecture à part entière
Relire un livre est souvent perçu comme du temps "perdu", du temps qu'on pourrait consacrer à un titre encore inconnu. C'est oublier tout ce que la relecture offre, précisément parce qu'on connaît déjà l'histoire.
Relire revient à lire un texte différent, puisque nous avons changé depuis la première fois. Un roman lu à vingt ans ne dit pas la même chose lu dix ans plus tard. La relecture est une conversation avec soi-même autant qu'avec le livre.
Dans une période où la lecture semble avoir déserté notre vie, relire un livre aimé peut être la porte la plus douce pour revenir vers le texte. On n’a plus l’impression de partir en découverte, à l’inconnu. On peut se laisser porter puis surprendre par tout ce que l’on n’avait pas vu ou pensé de la même manière la fois précédente.
Lire cinq pages, c'est déjà lire
Nous avons intériorisé l'idée qu'une "vraie" séance de lecture se compte en heures, ou du moins en dizaines de pages. Cinq pages semblent presque ne pas compter.
Cinq pages lues avec attention valent davantage que cinquante pages parcourues distraitement. La qualité de la lecture dépend de la présence qu'on y apporte. Se le répéter change profondément le rapport qu'on entretient avec le livre qui attend sur la table de nuit.
Sortir de la logique du tout ou rien
C'est souvent cette logique, si je n'ai pas le temps de lire vraiment, autant ne pas lire du tout, qui éloigne durablement du livre. Ouvrir un roman pour cinq minutes, sans objectif de chapitre à finir, suffit à maintenir le fil.
La lecture lente comme antidote au survol
Il existe une lecture qui avance vite, en quête de l'intrigue. Et il en existe une autre, plus rare aujourd'hui, qui s'arrête sur une phrase parce qu'elle est belle, parce qu'elle dit quelque chose qu'on n'avait jamais su formuler.
Nous lisons de moins en moins de textes longs et de plus en plus de textes courts, conçus pour être parcourus vite. Ce réflexe de survol s'invite jusque dans nos lectures de loisir. Ralentir volontairement, relire une phrase deux fois, laisser un paragraphe résonner avant de tourner la page réapprend un geste que nos habitudes numériques ont progressivement effacé.
Souligner, noter, respirer une phrase
Garder un crayon à portée de main, souligner ce qui nous touche, recopier une phrase dans un carnet sont ces gestes simples qui transforment la lecture en lecture habitée. Ils créent une trace, un dialogue avec le texte, qui dépasse la simple accumulation de pages tournées.
Ralentir plutôt que chercher à caser davantage de livres
Au fond, la question comment lire alors que nous manquons de temps n'est peut-être pas la bonne. La vraie question serait plutôt : « comment revenir à une lecture qui me ressemble, sans la mesurer à l'aune de ce que je devrais lire ? »
Ralentir, lire peu, tourner « seulement » quelques pages, ne signifie pas lire moins bien, ni renoncer à l'ambition littéraire. Cela signifie choisir la présence plutôt que la performance et préférer un roman lu lentement, souligné, annoté, à trois livres feuilletés sans qu'il n'en reste rien.
Cela signifie aussi accepter les cycles, les abandons, les cinq pages du soir, les relectures, les trajets fragmentés comme les formes multiples que prend une vie de lectrice bien réelle. Et pour accompagner vos lectures et les faire durer dans votre mémoire malgré le temps long et fragmenté, laissez-vous guider par le carnet de lecture Slow Reading !










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