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les livres peuvent-ils vraiment soigner ?

  • Photo du rédacteur: Roseline Pendule
    Roseline Pendule
  • 5 mai
  • 10 min de lecture

J’aime la lecture au-delà de ce que le commun des mortels appellerait raisonnable. Mais comme je ne connais pas ce fameux commun des mortels, ça m’arrange bien, son avis importe peu. Je sais à quel point lire procure une quantité de bienfaits qu’il serait sans doute difficile à lister de manière strictement exhaustive. Même si je serais bien capable, un jour, de tenter l’expérience, juste pour voir.


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Il est, par exemple, devenu une évidence prouvée par la science que la lecture réduit le stress en quelques minutes. C’est fort, non ?


Et bien plus facile que de se remémorer des exercices de respiration ou de cohérence cardiaque. Beaucoup de lecteurs évoquent avec banalité les bienfaits apportés par les livres comme l’évasion, la détente, le développement de l’imagination, du vocabulaire, de l’empathie même.


Mais au-delà de ces effets les plus connus, les livres peuvent-ils vraiment soigner ? A quel point la bibliothérapie, cette manière de soigner grâce à la lecture, repose-t-elle sur des données tangibles ?


C’est ce que nous allons explorer aujourd’hui. Car j’aime promouvoir la lecture sous toutes ses formes, je la considère même comme la base de tout, et il m’importe de crédibiliser ses vertus afin de mieux les diffuser. Uniquement si elles sont vraies…


Qu’est-ce que la bibliothérapie ? Définition et champ d'action


La bibliothérapie, du grec biblion (livre) et therapeia (soin), désigne l'utilisation de la lecture à des fins thérapeutiques. Dans sa définition la plus précise, c'est le processus de lire, réfléchir et discuter de la littérature dans le but de provoquer un changement cognitif. Elle ne se limite pas à lire pour se détendre, ni à chercher dans les livres des conseils pratiques : elle désigne une pratique structurée, souvent encadrée, dans laquelle le texte devient un outil actif de transformation intérieure.


Il est important de comprendre d'emblée que la bibliothérapie ne concerne pas uniquement la littérature de développement personnel ni les guides pratiques. Elle travaille aussi, et peut-être surtout, avec la fiction. Les romans, les nouvelles, la poésie : précisément parce qu'ils sont fictionnels, ils nous permettent d'accueillir des transformations que la réalité nue ne nous autoriserait pas à expérimenter aussi librement.


La bibliothérapie clinique


Est conduite par un professionnel de santé (psychologue, psychiatre) dans un cadre thérapeutique formel. Les lectures sont prescrites selon une problématique précise, intégrées dans un protocole de soins.


Bibliothérapie développementale


Est pratiquée en autonomie ou avec l'aide d'un bibliothérapeute formé. Elle vise la croissance personnelle, la gestion des émotions, l'orientation. Accessible à toutes, sans prescription médicale.


En bibliothérapie, on peut ainsi prescrire des romans adaptés aux problématiques rencontrées : l'orientation professionnelle, les relations amoureuses, le deuil, l'isolement, l'anxiété. Cela peut sembler étrange, voire naïf.


Et pourtant, ce n'est pas si éloigné de ce que nous faisons instinctivement. Nous choisissons rarement nos livres au hasard. Les livres qui nous attirent, les recommandations dont on se souvient, abordent des thèmes qui font écho chez nous d'une manière ou d'une autre. La bibliothérapie formalise et potentialise ce mécanisme naturel.


Une pratique ancienne : bref retour sur l'histoire de la bibliothérapie


histoire de la bibliothérapie

La bibliothérapie n'est pas une invention récente. Dès l'Antiquité, les philosophes estiment que la littérature favorise la guérison des « maladies de l'âme ». Les médecins grecs et romains ont même considéré la lecture, la déclamation ou la création poétique comme des remèdes pour soigner les maladies du corps. Les bibliothèques de l'ancienne Égypte portaient parfois l'inscription « remèdes pour l'âme ». La dimension thérapeutique du texte est donc aussi vieille que l'écriture elle-même.


En 1905, Marcel Proust, dans Sur la lecture, évoque le rapport entre lecture et thérapie et suggère la lecture comme soin psychothérapeutique, bien avant que le terme n'existe.


Dès 1916, le terme « bibliothérapie » apparaît pour la première fois sous la plume du pasteur Samuel McChord Crothers qui décrit, avec une pointe d'ironie, un institut qui dispense des ordonnances exclusivement littéraires : « tel ouvrage s'administrerait comme un cataplasme à la moutarde, tel autre comme un sirop apaisant. »


Dans les années 1920, Sadie Peterson Delaney, bibliothécaire en chef d'un hôpital pour vétérans en Alabama, arpente les couloirs un chariot de livres à la main et pose les jalons de la bibliothérapie institutionnalisée. Elle travaille avec des soldats traumatisés de la Première Guerre mondiale. Encore une femme qui mériterait que l’on parle bien plus d’elle.


En 1946, en France, Lucie Guillet incite les patients atteints de maladie mentale à lire des vers afin de se laisser gagner par un « fluide poétique » bénéfique, fondant sa pratique sur la dimension cathartique de la lecture.


En 2005, le Pays de Galles lance le premier programme national de bibliothérapie prescrite par les médecins. L'Angleterre emboîte le pas en 2013 avec le programme Reading Well Books on Prescription, soutenu par le NHS, le service de santé britannique.


Depuis 2021, les publications scientifiques sur la bibliothérapie se multiplient. Revues et essais contrôlés consolident progressivement son statut d'intervention non pharmacologique reconnue.


Comment les livres agissent-ils sur nous ? Les mécanismes thérapeutiques


Pour comprendre comment un livre peut soigner, il faut comprendre ce qui se passe réellement quand nous lisons et pas seulement en surface.


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Libérer ses émotions : la catharsis


La catharsis est un concept hérité d'Aristote qui décrivait le théâtre comme une purification des émotions par leur mise en scène. La fiction fonctionne de la même façon en nous permettant d'éprouver des émotions intenses comme la peur, le deuil, la colère ou la honte dans un cadre sécurisé. On vit quelque chose sans en subir les conséquences réelles. Cette traversée émotionnelle a un effet libérateur, telle une soupape.


L'identification et la validation de notre humanité


Lire un personnage qui vit ce que l'on vit, un deuil, une rupture, une dépression, une marginalité, rompt le sentiment d'isolement. Ce n'est pas une consolation vague, mais une reconnaissance factuelle que notre expérience est humaine, partageable, nommable. Et nommer, c'est déjà commencer à résoudre.


Le changement de perspective 


Parmi les bienfaits les plus conséquents de la lecture, il y a celui de pouvoir changer le regard sur le monde, pas juste donner l'impression de voyager depuis son fauteuil, mais changer son point de vue, ses préjugés, ses blocages, sa façon de percevoir le monde. La fiction nous force à habiter temporairement une autre conscience, ce qui représente un exercice cognitif profond.


Le développement de l'empathie et de la théorie de l'esprit


Les lecteurs de fiction tendent à avoir de meilleures capacités d'empathie et de théorie de l'esprit, selon les travaux des chercheurs Raymond Mar, Keith Oatley et Jordan Peterson (Université de Toronto, 2006 et 2009). La théorie de l'esprit, cette capacité à inférer les états mentaux et émotionnels des autres, est fondamentale dans nos relations sociales. La fiction est un entraînement direct de cette faculté.


La restructuration cognitive


Dans la bibliothérapie clinique, ce mécanisme est particulièrement travaillé. En lisant des personnages qui font face à leurs problèmes, qui les nomment, qui changent leur rapport à eux-mêmes, le lecteur fait le même travail en parallèle, parfois sans même s'en rendre compte. C'est le socle de la bibliothérapie basée sur la Thérapie Cognitive et Comportementale (TCC).


Ce que disent les neurosciences


Les aires du cerveau activées lors de la compréhension d'une histoire sont les mêmes que celles activées lorsque le cerveau fait des inférences sur des personnes réelles dans la vie courante. Lire une fiction n'est pas une activité passive de consommation, mais un exercice neurologique de simulation sociale. Chaque roman lu est, littéralement, de l'entraînement à comprendre autrui. Encore un fait qui justifie une bonne prescription !


Ce que dit la science : les preuves cliniques de la bibliothérapie


C'est ici que la question devient vraiment sérieuse et les réponses, plus nuancées. Les études qui existent sont solides dans certains domaines, mais encore incomplètes dans d'autres.


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Sur la dépression et l'anxiété : des preuves robustes


C'est le domaine dans lequel la bibliothérapie est la mieux documentée. Une revue systématique des essais cliniques conclut que la bibliothérapie semble efficace dans la réduction des symptômes dépressifs chez les adultes à long terme, offrant un traitement accessible et économique qui pourrait réduire le recours aux médicaments.



Sur l'anxiété chez les adolescents : des résultats encourageants


Une revue publiée en 2025 dans Frontiers in Psychiatry examine l'efficacité de la bibliothérapie comme intervention non pharmacologique pour la dépression adolescente. Elle conclut que la bibliothérapie représente une intervention précieuse et accessible pour ce public, tout en soulignant la nécessité d'essais multicentriques à plus grande échelle.


Résultat particulièrement notable : considérant que plus de 80 % des enfants souffrant de troubles anxieux ne reçoivent jamais de traitement, la bibliothérapie soutenue par un thérapeute représente un moyen économique d'atteindre un plus grand nombre d'enfants anxieux. L'accessibilité de la bibliothérapie n'est pas un détail. C'est peut-être son atout le plus révolutionnaire.


Sur la gestion du stress et la santé générale


Une étude menée par des chercheurs de Harvard et de Tufts University a évalué si un programme de bibliothérapie initié par une bibliothèque pouvait être efficace pour réduire les niveaux globaux de stress et d'anxiété chez des étudiants en médecine de première année, une population notoirement soumise à une pression intense. Les résultats sont positifs et ouvrent la voie à des programmes institutionnels plus larges.


Quand on connaît les dégâts qu’engendre le stress sur la santé, voilà une prévention formidable. L’angoisse de la vie quotidienne s’envole au fil des mots parcourus. Alors, bien sûr, je préfère l’optique de chercher à améliorer son quotidien plutôt que de le fuir à tout prix. Néanmoins, contrecarrer les pointes de stress à l’aide d’un livre est un remède instantané.


Les limites actuelles de la recherche : ne pas aller trop vite


La rigueur intellectuelle oblige à mentionner les limites. Eh oui, l’amour pour les livres et la littérature ne rend pas aveugle ! Heureusement ! Les études existantes sont contraintes par des tailles d'échantillons réduites, des périodes d'intervention courtes, et l'absence de critères standardisés pour la sélection des matériaux de lecture. La bibliothérapie est difficile à standardiser précisément parce que le rapport à un livre est profondément personnel, ce qui la rend efficace est aussi ce qui complique sa mesure.


Par ailleurs, la bibliothérapie comme intervention non pharmacologique vise à favoriser un changement cognitif, mais elle n'est pas adaptée à toutes les situations : les troubles psychiatriques sévères, les crises aiguës, les états dissociatifs nécessitent une prise en charge médicale qui ne saurait être remplacée par la lecture.


La bibliothérapie est un complément, un premier niveau de soins, un outil de prévention, pas un substitut aux traitements cliniques lourds. C’est pour cette raison notamment qu’ici, nous associons bibliothérapie avec l’action de « prendre soin », soigner, le fameux care anglophone, et non avec la « guérison », guérir.


Fiction ou non-fiction : laquelle soigne mieux ?


C'est une des questions les plus fascinantes de la bibliothérapie et la réponse surprend souvent ceux qui s'attendraient à ce que les livres « utiles » (guides pratiques, essais, développement personnel) soient les plus thérapeutiques.


La fiction dispose d'un avantage neurologique et émotionnel spécifique, car elle nous fait entrer dans une conscience autre. Elle nous oblige à simuler l'expérience intérieure d'un personnage, à suivre ses raisonnements et à ressentir ses émotions. Ce travail invisible, automatique et pourtant intense, est exactement le même que celui qu'on mobilise pour comprendre les vraies personnes dans la vraie vie.


L'exposition à la fiction narrative est positivement associée à la capacité empathique.

Cela ne signifie pas que les livres pratiques n'ont pas de valeur, ils en ont une considérable. Mais la fiction touche à quelque chose de différent et de complémentaire puisqu’elle travaille l'intérieur, là où la non-fiction travaille souvent la surface des comportements.


C'est peut-être précisément cette dimension fictionnelle qui nous permet d'accueillir les changements dans notre réalité. Quand un roman nous présente un personnage qui traverse ce que nous traversons, nous n'avons pas besoin de nous défendre, c'est une histoire. Et c'est dans cet espace de légèreté fictionnelle que quelque chose se déplace, parfois en profondeur.


Peut-on pratiquer la bibliothérapie soi-même ?


La bibliothérapie clinique est encadrée par des professionnels formés. Mais il existe une bibliothérapie plus informelle, développementale, que chacune d'entre nous pratique en réalité déjà sans le savoir : choisir un livre parce qu'on traverse quelque chose de difficile, relire un roman qu'on a aimé pour retrouver un état intérieur perdu, chercher dans la poésie des mots pour une douleur qu'on ne sait pas formuler.


Comment pratiquer une bibliothérapie personnelle


Lire en résonance et pas en obligation


Ce qui devrait être une règle de base d’ailleurs. Choisir donc ses livres selon ce qu'on traverse, pas selon ce qu'on devrait lire. La légitimité d'un livre repose sur ce qu'il nous fait au moment où on le lit.


Accorder de l'attention à ce qui résonne


Une phrase qui nous arrête, un personnage qui nous touche, une scène qui provoque une émotion forte sont des signaux qui ne sont pas anodins. Ils indiquent que quelque chose dans le livre parle à quelque chose en nous.


Garder une trace


Le travail thérapeutique de la lecture s'approfondit infiniment quand on lui donne un espace pour exister après la lecture. Un carnet où noter ce qui a résonné, ce qu'on a ressenti, ce que le livre a déplacé en nous ? Nous transformons ainsi la lecture de plaisir en lecture vivante.


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Alors, les livres peuvent-ils vraiment soigner ?


La réponse honnête est oui, partiellement, dans certains contextes, et de façon complémentaire. Les preuves sont suffisamment solides pour que le service de santé britannique ait institutionnalisé la prescription de livres dans son système de soins.


Elles sont suffisamment robustes pour acter un effet significatif sur la dépression et l'anxiété. Elles se révèlent suffisamment convaincantes pour que des psychiatres, des psychologues et des médecins généralistes intègrent la bibliothérapie dans leurs protocoles.


Mais les livres ne font pas tout. Comment puis-je écrire cette phrase ?!? Parce que c’est un fait. Les livres ne remplacent pas les soins médicaux nécessaires. Ils ne guérissent pas à la place des thérapies.


Cela ne les empêche pas de travailler un terrain, cognitif, émotionnel, neurologique, que les traitements conventionnels seuls ne peuvent pas toujours atteindre. La lecture rejoint les personnes là où elles se trouvent dans leur intimité, dans leur solitude ou dans le silence que seul un livre peut accompagner.


Et c’est peut-être là, la puissance la plus singulière de la lecture. Pas de guérir d'un coup, mais d'accompagner. De nommer ce qui résiste à être dit. D'offrir à une douleur la dignité d'être racontée. De montrer que d'autres ont traversé ce que nous traversons et que la traversée est possible.


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Proust écrivait que la lecture est « une amitié sincère ». La bibliothérapie, elle, va un peu plus loin en postulant que cette amitié peut être curative. Et à voir ce que la science commence à démontrer, il semble que Proust n'avait pas tout à fait tort !


Garder une trace de ce que vos lectures font en vous


Si la bibliothérapie repose sur la résonance entre un texte et une vie, le carnet de lecture en est l'espace naturel et l'endroit où cette résonance peut s'approfondir, se relire et se transformer.



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