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tu fais quoi dans la vie ? ce que cette question banale dit vraiment de vous

  • Photo du rédacteur: Roseline Pendule
    Roseline Pendule
  • il y a 19 heures
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 heures

Il existe des questions que l'on pose des dizaines de fois dans une vie sans jamais vraiment les entendre. « Tu fais quoi dans la vie ? » en fait partie. Une formule de politesse, un réflexe social, une façon d'entrer en contact avec quelqu'un que l'on rencontre pour la première fois.


Et pourtant.


Si vous prenez le temps d'observer ce qui se passe en vous au moment où cette question vous est posée, au moment où vous vous apprêtez à y répondre, vous remarquerez peut-être quelque chose d'intéressant. Une légère contraction ou une hésitation à peine perceptible. Ou, au contraire, un automatisme si bien rodé qu'il ne laisse plus aucune place à la réflexion. Dans un cas comme dans l'autre, quelque chose se joue. Et ce quelque chose mérite que l'on s'y arrête.



Une question simple qui ne l'est pas du tout


Commençons par ce que cette question dit, littéralement. Elle demande ce que vous faites dans votre vie. Pas quel est votre métier. Pas quel est votre contrat de travail. Ce que vous faites de vos journées, de votre énergie, de votre temps.


Et pourtant, dans l'immense majorité des cas, vous répondez par un titre de poste. Comme tout le monde.


Pourquoi ? Parce que c'est ce qui est attendu. La société a progressivement construit une équivalence entre ce que vous faites professionnellement et ce que vous êtes. L'identité par le travail est si profondément ancrée dans notre façon de nous percevoir et de percevoir les autres qu'elle s'est rendue invisible. Nous ne la questionnons même plus.


Jusqu'au jour où la réponse coince parce que vous êtes en reconversion et que vous ne savez plus très bien quel titre vous avez. Ou que vous avez fait le choix d'interrompre votre activité professionnelle pour vous occuper de vos enfants ou d'un proche. Ou encore parce que vous exercez un métier-passion que les autres ne reconnaissent pas tout à fait comme un vrai métier. I


Il se peut aussi que vous fassiez plusieurs choses à la fois et qu'aucune ne tienne dans une case propre. Ou alors votre vie ne ressemble pas à ce que vous pensez devoir répondre pour avoir « bon ».


Dans tous ces cas, la question « tu fais quoi dans la vie ? » cesse d'être anodine. Elle devient le miroir d'une tension plus profonde.


Comment le travail a capturé notre identité : une brève histoire


Ce n'est pas toujours ainsi que les choses se sont passées. Dans l'Antiquité grecque, le travail manuel, ce que les Grecs appelaient ponos, la peine, était associé à la servitude et à la nécessité animale. Les hommes libres se définissaient précisément par leur capacité à ne pas travailler, à se consacrer à la politique, à la philosophie et à la vie publique.


tu fais quoi dans la vie

La philosophe Hannah Arendt, dans son œuvre majeure La condition de l'homme moderne (1958), l'a analysé avec une acuité remarquable : elle distingue trois activités humaines fondamentales : le travail, lié à nos besoins biologiques ; l'œuvre, par laquelle nous construisons quelque chose de durable ; et l'action, par laquelle nous nous révélons aux autres dans l'espace public.


Or, dit-elle, la modernité a commis une erreur profonde en réduisant tout au travail. Elle parle du « sacre de l'animal laborans », cette figure dont l'existence entière est définie par la production, comme d'un appauvrissement de l'humain, pas d'une élévation.


La rupture décisive a été amorcée par la Réforme protestante. Le sociologue Max Weber, dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1904), montre comment le travail a progressivement été érigé en vocation morale devenant un signe de vertu et un marqueur de valeur personnelle. Travailler dur n'était plus seulement survivre, c'était en quelque sorte justifier son existence.


La Révolution industrielle a ensuite consolidé ce glissement en y ajoutant la dimension du titre. On n'était plus simplement quelqu'un qui fait quelque chose, on était ouvrier, employé, cadre. La carte de visite devient carte d'identité et la question « tu fais quoi dans la vie ? » prend son sens moderne, celui d'une tentative de classement social déguisée en politesse.


Le travail que personne ne voit et qui fait tenir le monde


Il y a cependant un angle mort dans cette histoire du travail-identité. Un angle mort qui concerne directement les femmes, comme toutes nos Questions du Quotidien.


Lorsque le capitalisme industriel a érigé le travail rémunéré en valeur centrale, il a également, dans le même mouvement, rendu invisible tout un pan de l'activité humaine : le soin, l'éducation des enfants, la gestion du foyer, l'organisation familiale. Ce que les sociologues féministes ont nommé le travail « reproductif » par opposition au travail « productif » visible et comptabilisé.


Ce travail-là est gratuit. Il est présenté comme naturel, comme un prolongement de l'instinct maternel ou de la douceur féminine, ce qui permet, très commodément, de ne pas le rémunérer. Il n'existe pas dans les statistiques économiques. Il ne figure sur aucun CV. Et il ne donne pas de réponse à « tu fais quoi dans la vie ? »


Et pourtant, si ce travail cessait d'être accompli demain matin, plusieurs vies s'effondreraient. La pandémie de 2020 nous l'a rappelé avec une brutalité inattendue, en rendant soudainement visibles tous les métiers et toutes les activités que nous avions collectivement décidé d'ignorer.


Annie Ernaux, dans La Place, ce récit autobiographique sur son père publié en 1983, dit quelque chose de très juste sur ce sujet, de façon oblique. Elle décrit la vie de sa mère comme celle d'une femme dont le travail était partout et nulle part, une femme dont l'énergie entière était aspirée dans le mouvement de la famille, sans jamais trouver de nom pour ce qu'elle faisait.


La Place est un livre sur la honte sociale, sur la classe, sur ce qu'on hérite et ce qu'on trahit en montant dans la hiérarchie mais c'est aussi, en filigrane, un livre sur cette question que nous posons aujourd'hui : et vous, dans tout cela, vous faites quoi ?


tu fais quoi dans la vie

Quand le travail ne tient plus sa promesse


Il y a encore une autre couche à soulever car la modernité ne s'est pas contentée de faire du travail une identité, elle en a aussi fait une promesse d'épanouissement. Le travail doit désormais nous réaliser. Nous rendre heureuses. Nous donner du sens. Contribuer au bien commun. Exprimer notre singularité.


C'est une belle promesse, certes, mais ô combien écrasante aussi.


L'anthropologue David Graeber, dans Bullshit Jobs, une théorie (2018), a documenté un phénomène troublant. Une part significative des travailleurs estiment eux-mêmes que leur emploi n'a aucune utilité réelle.


Selon une enquête YouGov menée au Royaume-Uni, 37 % des personnes interrogées considéraient exercer un « boulot à la con ». La définition que propose Graeber est implacable : « un emploi si totalement inutile, superflu ou même néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu'il se sente obligé de faire croire qu'il n'en est rien. »


Ce qui rend cette réalité particulièrement pesante est le paradoxe qu'elle révèle : les emplois qui ont une utilité sociale évidente comme soignantes, enseignantes, agricultrices sont précisément les moins reconnus et les moins rémunérés. Tandis que certaines fonctions administratives sans finalité claire bénéficient d'un prestige et d'un salaire sans commune mesure avec leur impact réel.


Se définir par un travail qui ne fait plus sens est une contradiction que de plus en plus de femmes refusent de porter en silence. Les reconversions massives, le quiet quitting, le slashing, qui consiste à exercer plusieurs activités simultanément sans se laisser enfermer dans une seule étiquette, sont autant de signaux d'une résistance qui cherche ses mots.


Et si on répondait autrement à tu fais quoi dans la vie ?


Virginia Woolf, dans Une chambre à soi (1929), pose une équation d'une clarté presque douloureuse en affirmant que pour penser librement, pour créer, pour exister au-delà de la nécessité, une femme a besoin d'argent et d'un espace à elle. Pas comme un luxe, mais comme une condition minimale d'existence à part entière.


Cent ans plus tard, la question de l'espace, physique, symbolique, identitaire, reste entière. Qui sommes-nous en dehors de ce que nous produisons ? Que répondriez-vous si vous ne pouviez pas mentionner votre métier ?


Voici une invitation concrète, à faire dans votre carnet ou simplement dans votre tête : écrivez dix façons de vous présenter sans mentionner votre activité professionnelle. Dix phrases qui commencent par je suis quelqu'un qui… ou je passe du temps à… ou ce qui m'anime en ce moment, c'est…


Ce qui remonte n'est pas toujours ce qu'on attendait et c'est souvent là que les choses intéressantes commencent.



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