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  • Roseline Pendule

Jeanne Barret exploratrice #12


Jeanne maudissait ce temps de toutes ses forces et de tout le jargon imprononçable enregistré au contact des hommes d’équipage depuis plus d’un an. Les vents, réputés cléments en mer occidentale, ne cessaient de violenter les navires et les variations de température mettaient chacun en péril, à la merci de la maladie.


Comme prévu, le passage du détroit de Magellan avait été périlleux, les rochers saillants menaçant le bois des coques de leurs pointes acérées, mais aucun dégât matériel supplémentaire ne fut à déplorer. En revanche, un marin de plus manquait à l’appel, révélant le caractère meurtrier de la traversée.


Les tempêtes successives marquaient l’entrée dans le Pacifique, obligeant les bâtiments à poursuivre leur route. M. de Bougainville regrettait les escales impossibles et son envie d’ajouter des repères sur sa carte se limita à envoyer l’Étoile à courte distance afin de prévenir toute découverte.


À bord, les réchauffements aussi brefs qu’inattendus, entrecoupés de refroidissements passagers, rendirent la majorité des voyageurs malades de ces toux contagieuses creusant leurs nids dans les bronches. Cette première épidémie s’éradiqua heureusement d’elle-même tandis que, dans les hamacs, demeuraient allongés plusieurs marins touchés par un mal mille fois plus inquiétant.


Les mois passés à lutter contre les flots colériques avaient épuisé les provisions de frais et les vivres avaient commencé à être comptés. Le scorbut profita de ce terrain favorable pour assommer les plus frêles hommes de sa fatigue galopante. Les malheureux devenaient progressivement incapables de se mouvoir. On isola tant bien que mal les malades mais Jeanne craignait pour la santé de Philibert.


De constitution fragile, Commerson était déjà affaibli par son nouveau mode de vie et les nausées qu’il subissait lors des roulis importants. Une douleur à la jambe entravait également ses déplacements depuis plusieurs semaines sans aucun signe d’amélioration. L’assistante pria pour que rien de plus grave n’apparût…


Éole entendit le souhait de Jeanne et fit tourner son souffle, installant une accalmie propice à une pêche abondante qui remplit les ventres des deux équipages. Chaque arête de bonite fut sucée jusqu’à la dernière miette. Distribuant les gamelles, Bonnefoy veilla à ce que son maître profitât au mieux de ses repas dont un resterait longtemps gravé dans sa mémoire d’aide-cuisinière.


Ce jour-là, un énorme thon avait été pêché et une véritable orgie se préparait pendant que le valet aidait à le nettoyer. Lorsque Jean trancha l’abdomen du poisson, une ribambelle de petits spécimens, encore remuants, sautilla alentour, provoquant les rires des matelots et le cri du capitaine qui en attrapa un au vol. Allait-on blâmer Jean pour sa maladresse ?


En réalité, l’exclamation de M. de La Giraudais ne le concernait pas. Le commandant avait reconnu l’espèce dispersée et, retenant difficilement un soupir de soulagement, affirma qu’elle ne s’éloignait jamais beaucoup des côtes. Il était donc certain que l’Étoile et La Boudeuse ne tarderaient plus à toucher terre. Ce qui se produisit, en effet, à la fin du mois de mars, quatre îlots se dressant face aux navigateurs, soulagés.


Le comte de Bougainville baptisa l’archipel Les quatre Facardins et laissa ses hommes prendre possession de la plage de sable qui longeait la plus grande des îles. Jeanne et Philibert, empressés comme des enfants, tournèrent aux pieds des cocotiers chargés de fruits et, sous prétexte de science, s’éloignèrent dans les bois touffus.


Leur promenade en tête à tête aboutit dans une clairière parsemée de fleurs. Les amoureux s’extasiaient devant cette toile naturelle digne d’un Boucher lorsqu’ils furent surpris par des cris rauques. Un homme, puis deux, puis dix s’avancèrent vers eux, lances pointées à la main, menaçantes.


Philibert saisit le poignet de Jeanne et recula de quelques pas, tendant sa paume en signe d’apaisement. Ce geste n’émut guère les grands humains à la peau bronzée qui continuèrent d’approcher en martelant le sol de leurs pieds nus. Resserrant son étreinte sur le bras de sa douce, le botaniste se retourna et se mit à courir à travers la forêt aussi vite que ses jambes endolories par les ulcères le lui permirent.


Arrivés sur la plage, les amants se séparèrent, hurlant leur frayeur et pressant les marins de regagner les canots qui les avaient amenés à terre. Dans l’affolement, tous s’exécutèrent sans demander d’explication. Les embarcations, traînées à la hâte, s’emplirent en désordre puis les rameurs manœuvrèrent frénétiquement.


En sécurité à bord de la flûte, Commerson raconta leur rencontre inopinée avec les habitants qu’il discernait maintenant au bord de l’eau, armes dirigées vers le ciel. Le commandant décida de reprendre la mer, certain que d’autres terres plus accueillantes les attendaient à proximité.


Hélas, les jours suivants, chaque tentative d’approche d’une plage se solda par un échec. Les îlots abritaient tous des peuples hostiles, inabordables derrière des roches saillantes, forçant les navires à louvoyer sans relâche. M. de Bougainville nomma cet ensemble l’Archipel dangereux et reprit la direction du Sud jusqu’en avril où de nouvelles îles se dressèrent devant ses yeux.

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