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  • Roseline Pendule

Jeanne Barret et Commerson #6


Le navire jeta l’ancre dans la rade de Montevideo et tous les hommes, accrochés au bastingage, remplirent leurs yeux des couleurs de cette terre tant attendue, luisante sous le soleil. L’air frais chargé de parfums floraux leur rappela le printemps européen, lorsque la nature s’éveille, annonçant les jours chauds à venir.


Le commandant organisa la descente du canot afin de rencontrer les responsables de ce port de secours. Accompagné de quelques hommes, dont le docteur Commerson et l’aumônier, il glissa sur les eaux translucides. Jeanne les regarda s’éloigner, la curiosité attisée par cette végétation foisonnante, promesse de mille découvertes.


Perdue dans ses contemplations, l’assistante botaniste sursauta au bruit de la détonation. Surgi de nulle part, le coup de feu aurait pu être le fruit de son imagination mais une nuée de volatiles, dérangée par la déflagration, s’envolait déjà dans des froissements d’ailes et des cris affolés. D’où venait ce tir ? Jeanne chercha l’embarcation du capitaine et l’aperçut, vacillante, tandis que ses occupants gesticulaient en tous sens.


Rongé d’inquiétude, Bonnefoy força sa voix pour recueillir des informations auprès des autres marins :

— Qu’est-ce que c’était ?

— Un coup de fusil pour sûr, lui répondit un des hommes, muni de la longue-vue. On dirait qu’un des nôtres a été touché.

— Qui ? Qui est blessé ?


Jeanne haletait à présent. Et si c’était Philibert, monté à l’avant de l’embarcation, certain de faire bonne figure face aux gardes de Montevideo ? Oh ! Que deviendrait-elle sans lui ? « Faites que ce ne soit pas lui » pria-t-elle en silence, le regard suppliant tourné vers la baie.


Sur la berge, la panique bousculait les hommes du port. Des ordres fusaient pour rechercher la provenance du coup de feu. Tout le monde savait que la prudence était de rigueur en ces temps tendus de négociations à propos de la propriété de la rade mais on ne tirait pas à vue sur les arrivants !


Le canot français accosta. Il fallut s’occuper du blessé. Les étrangers furent accueillis précipitamment et on emmena le pauvre homme sous la tente la plus proche. Par chance, un médecin se trouvait parmi les nouveaux venus. Peut-être réussirait-il à sauver le malheureux…


Une heure plus tard, Philibert Commerson avait fait tout son possible auprès de la victime. La plaie, située à proximité du cœur, s’était avérée trop profonde, et le sang avait coulé trop abondamment. Rien n’aurait pu extraire la balle sans causer davantage de dégâts. Le docteur baissa les yeux, ferma les paupières de son patient perdu et pria pour le mort qui rejoindrait le Paradis, sans aucun doute.


À l’extérieur, le capitaine réglait le litige avec le commandant de Montevideo qui ne put rien lui refuser. L’Étoile resterait aussi longtemps que les réparations le nécessiteraient et les hommes pourraient vaquer à terre comme bon leur semblerait. Une cérémonie fut prévue en hommage au voyageur dont le chemin de vie s’était arrêté trop tôt.


Sur le navire, Jeanne n’en pouvait plus d’attendre. Elle arpentait le pont en guettant le retour du canot qui avançait lentement vers la flûte. Elle aurait donné cher pour attraper la longue-vue mais ses questions avaient déjà irrité le second alors mieux valait s’abstenir. Enfin, Philibert apparut et une décharge de soulagement se déversa dans tout son corps.


M. de La Giraudais réunit l’équipage afin de l’informer de la situation. Aucune trace du tireur au fusil mais des jours tranquilles étaient assurés à Montevideo pour réparer le navire et explorer les environs. Face aux visages sceptiques des matelots, le capitaine rappela que cette circumnavigation serait rude et imprévisible. Chacun le savait depuis l’embarquement. Même le pauvre aumônier, abattu ce jour-là…

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