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  • Roseline Pendule

Jeanne Barret #8


Lorsqu’un mousse lui annonça que le commandant l’attendait en entretien privé, Jeanne sentit son estomac se retourner une nouvelle fois. Tout était-il donc déjà perdu ? Elle prenait pourtant mille précautions, ne se plaignait jamais, et Dieu sait qu’elle aurait eu de quoi à œuvrer comme deux pour obtenir la paix. Une paix hors de portée lui semblait-il désormais.


Tout cela pour quoi ? Une femme à bord d’un bateau posait-elle un réel problème ? À être constamment sur les nerfs, Jeanne en perdait bon sens. Bien sûr, cela déclencherait une catastrophe ! Son amant pourrait oublier sa carrière, Messieurs de Bougainville et de La Giraudais ne sortiraient plus jamais en mer, quant aux équipages de leurs deux navires, une honte pareille empêcherait toute embauche. Quant à elle…


La malheureuse pourrait clamer qu’elle n’avait pris la place de personne et avait mérité la sienne, rien ne justifierait d’avoir agi à l’encontre des décisions royales. Les jambes tremblantes, le pas mal assuré, le faux Jean entra dans la cabine du commandant.


Son soulagement fut grand à la vue de Philibert, debout aux côtés du capitaine, ce dernier assis derrière son bureau de bois aux dimensions étonnantes dans cet espace réduit par la quantité d’objets entreposés. Commerson affichait une humble mine bien qu’aucune tension n’électrisât la pièce. Le commandant, sans lever les yeux, exposa calmement les faits portés à sa connaissance.


Nombreux étaient maintenant les hommes qui doutaient de la véritable identité du valet. Certains demandaient même à le voir dénudé afin de démentir leurs soupçons. Jeanne sentit une sueur froide descendre son dos de ses omoplates à ses reins. Se dévêtir devant tout le monde ? Quelle horreur !


Philibert mit sa réputation sur la table et réussit à temporiser l’entretien. Son ton offensé remporta l’accord du commandant qui oublia cette histoire de déshabillement, pour cette fois. Cependant, dans le but de ménager son équipage et d’éviter un mécontentement nuisible à la bonne tenue de cette expédition, M. de La Giraudais devait montrer son action.


La peine dans l’âme, Jean accepta les ordres. Il alla chercher ses affaires dans le dortoir commun puis s’installa sous le gaillard d’avant avec les domestiques, à l’écart de Philibert. Dans le minuscule dortoir, le valet paraissait mis en quarantaine. Bien sûr, il continuerait d’officier auprès du botaniste mais ce rejet, qui satisfit les marins, prouvait que les doutes du capitaine demeuraient et que sa destinée sur ce bateau ne tenait qu’à un fil, à un mot.


La première nuit, Jeanne voulut disparaître sous les lattes du plancher tant la solitude l’accablait. Affaiblie, recroquevillée dans son hamac, elle pleurait les jours d’insouciance dans la maison de Commerson. Quant à ses nouveaux colocataires, leur expression d’hostilité singeait à la perfection celle des matelots.


Le secrétaire, qui pensait que leur condition sociale les rapprocherait, sentait le lourd poids des regards derrière son dos de nouveau venu qui réduisait le maigre espace de vie. Un des domestiques, un grand brun, lui jeta une couverture. Surprise, Jeanne se releva d’un bond, l’homme lui saisit le menton et lui susurra au visage :

— C’est que t’as la peau bien douce pour un mâle ! On dirait que t’as jamais eu de barbe !


Pris de panique, tandis que les autres serviteurs se rapprochaient, le valet déguisé avança une jambe tout en repoussant le malappris de toutes ses forces avec les deux mains plaquées contre son torse. Déséquilibré, le grand brun se réceptionna maladroitement dans un hamac en renversant un de ses collègues au passage et, avant qu’il n’ait pu réagir, Jean, rubicond de colère, hurla :

— Bah oui ! Je suis eunuque ! T’es satisfait ?


Abasourdi par ce cri, chacun demeura figé plusieurs secondes avant de retourner à sa couchette et de se glisser en silence sous sa couverture. Jeanne ne saurait jamais d’où lui était venue cette idée mais au moins, elle avait gagné une nuit de tranquillité.

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