top of page
  • Roseline Pendule

Bougainville tour du monde #11


Que le temps paraissait long en cette fin d’année 1767 ! Le départ du Brésil n’avait été qu’une succession de tentatives infructueuses causées par les vents violents d’Ouest et l’amorce de la descente le long des côtes sud-américaines, une difficile confirmation de la cruauté des flots.


Les marins, partis rassasiés de viande fraîche, s’épuisaient à bord de l’Étoile dans laquelle l’eau s’infiltrait, imperturbable envahisseur, malgré le radoub. Les tempêtes, nombreuses, emportaient des morceaux de voile, noyaient les bestiaux embarqués et volaient des vies humaines.


Jeanne, frigorifiée malgré l’été naissant de ce bout du monde, travaillait comme quatre, remplaçant tour à tour les actes des disparus à la force de ses bras et de sa volonté. Lors des rares accalmies, ses yeux cherchaient les mammifères marins, énormes baleines, qui venaient souffler à proximité de la coque, manifestant au bâtiment de bois qu’il n’était pas à sa place en ces lieux.


Enfin, en novembre, la côte de Patagonie offrit une protection accessible. Échaudés par les événements des précédentes escales, M. de La Giraudais et M. de Bougainville affrétèrent deux canots afin de transporter dix officiers armés jusqu’à la terre, en guise d’éclaireurs.


Dès l’approche de la côte, les hommes aperçurent le rougeoiement des feux brûlant au fond de la baie de la Procession puis des drapeaux blancs s’élevèrent dans les airs. Les Patagons, ayant précédemment été en contact avec les Espagnols, n’avaient rien oublié de ce langage universel.


Rapidement, les équipages se groupèrent devant ces êtres aux membres épais, couverts de peaux de bêtes. Jeanne observa ces hommes solides aux traits contrastant de douceur. Entourée d’indigènes, dont certains augmentaient leur taille en se tenant raides sur leurs chevaux, elle ne ressentit aucune hostilité. Peut-être que la vie en ces contrées préservait l’humain de ces défauts belliqueux…


Alors que le simulacre de valet furetait au sein de la foule examinant si quelque femme s’y trouvait, plusieurs cavaliers mirent de concert pied à terre et se précipitèrent vers les étrangers dont les traits se crispèrent. Constamment sur leur garde, l’appréhension de la rencontre n’amenuisait pas leur capacité de défense.


Toutes ces réactions silencieuses, compréhensibles au vu du vécu des équipages, n’entraînèrent cependant aucun geste d’alerte. Les Patagons s’approchèrent des nouveaux venus au plus près et, dans un élan naturel, les serrèrent dans leur bras. De bienvenus, les Français devinrent invités. Voilà qui réchauffa les cœurs endurcis, même celui de Bonnefoy.


M. de Bougainville, qui suscitait chez tous les équipiers une admiration sans borne, offrit pains et galettes à leurs hôtes, encourageant ainsi un dialogue à base de gestes et de sons. Les Patagons imitaient les bruits des fusils pour rappeler leur connaissance des habitudes européennes pendant que le commandant veillait à leur plaire et trouvait toujours la juste façon.


Les jours suivants, Commerson et son aide partirent en quête d’espèces végétales inédites sous le regard curieux des habitants. Leur récolte se transforma en moisson. À chaque spécimen que Jeanne cueillait, s’ajoutaient les dizaines de semblables qui tombaient en pluie entre ses mains, avidement ramassées par les indigènes, ravis de contribuer à ses travaux. Cette générosité emplit autant les doigts que l’âme, apaisée, de la scientifique.


Lorsque Bonnefoy ne vaquait pas dans la végétation broussailleuse, il arpentait les bords de mer à la recherche de coquillages. L’inventaire de cette région promettait d’être extraordinaire et le nouveau départ fut douloureux à envisager. Les Patagons ne surent plus que faire pour retenir leurs visiteurs, cherchant à prolonger leur séjour par l’offre de nourriture ou l’expression de chaleureux mouvements.


Mais le passage du détroit nommé par Ferdinand de Magellan en 1520 annonçait de nouvelles épreuves à traverser avant de pouvoir rejoindre l’océan Pacifique, étape essentielle de cette circumnavigation. Il n’y avait donc plus une minute à perdre…

Posts récents

Voir tout

Opmerkingen


bottom of page