• Roseline Pendule

Aborder les classiques

Les classiques de la littérature forment un sujet récurrent tourné sous divers aspects qui soulèvent souvent les mêmes questions. Pourquoi lire les classiques ? Qu'est-ce qu'un classique ? Comment faire découvrir les classiques aux jeunes générations ? Ici, je ne traiterai pas cette vaste matière en son entier, je me contenterai de partager une partie de ma vision afin de vous éclairer sur les approches que je promeus.

Tout d'abord, qu'est-ce qu'un classique ? Sans reprendre les arguments ô combien sensés d'Italo Calvino dans son ouvrage "Pourquoi lire les classiques", il est certain que les bases y sont définies. Un classique demeure un livre que l'on suppose lu par tous, dont chacun connaît au moins un minimum l'histoire et l'auteur et dont le contenu devient une telle référence que d'autres ouvrages de tous les genres y font des rappels plus ou moins explicites.


De cette constatation découle la réponse à la question première, pourquoi lire les classiques ? Tout simplement qu'en plus d'être des parties capitales de l'histoire et de l'évolution littéraire, ils ont laissé une marque si importante dans la littérature que l'on y découvre toujours quelque chose, même après de multiples relectures. Et, ce qui me semble majeur, est cette propension à venir se glisser dans d'autres écrits. Un article journalistique reprendra le nom d'un célèbre personnage, un roman contemporain tissera sa trame en écho à un prédécesseur, un film évoquera un archétype littéraire.


Du coup, si l'on ignore tout du classique en question, au mieux la référence nous échappe, au pire, la subtilité, la force et le travail réflexif de la deuxième création ne nous effleurent même pas, nous privant d'un lien essentiel entre les différentes œuvres et laissant dans l'obscurité cette trame commune qui représente, au-delà des mots, les humains qui forgent peu à peu notre culture commune. D'où l'importance de la dernière interrogation : comment faire découvrir les classiques aux jeunes générations ?


Là, j'avoue que le défi est de taille. Soyons clairs, les jeunes abordent principalement les classiques de la littérature en cours de français au sein de leur scolarité. Cours de français obligatoire, plus ou moins apprécié, avec des manuels qui se ressemblent tous, dans lesquels d'ailleurs les auteurs se ressemblent tout autant avec leurs cheveux gris, leurs barbes grisonnantes et leurs tenues austères comme si ces femmes et ces hommes de lettres n'avaient pu créer que dans leur vieillesse ou qu'il fallait invariablement être âgé pour pouvoir intégrer le tableau de course des classiques.


Je passerai sous silence ce que je pense du message subliminal qui est ainsi dispensé face à la création et à la créativité pour ne pas déborder du sujet. Toutefois, je n'ai aucun mal à comprendre que nos jeunes adolescents épris de découvertes, sur eux, sur le monde, sur le quotidien, aient du mal à se sentir emportés par ces images là qui sont, de plus, systématiquement assorties d'extraits épars avec quarante lignes de l'un et soixante de l'autre, réunis autour d'un thème fixé au programme.


Pourtant, je ne peux nier l'importance d'aborder les classiques et si nous ne les faisons pas connaître auprès du jeune public, quelle chance y a-t-il qu'il s'y intéresse de lui-même à l'âge adulte ? Elle existe, c'est certain. Mais pour combien ? Les passionnés de littérature n'ayant pas besoin d'encouragement, il reste ceux dont la curiosité sera piquée au détour d'une rencontre ou d'une autre lecture. Et tous ceux pour qui les cours de français demeureront un vague voire un triste souvenir ? Ceux qui n'auront plus le temps d'ouvrir un livre non indispensable à leurs études supérieures ? Ceux impliqués dans une vie professionnelle trépidante ? Devront-ils se priver de ces fameuses références dont je parlais au début et qui font le sel, que dis-je, le doux sucre fondant des lectures récentes ? Je ne pense pas. Si j'osais, je dirais même, je ne l'espère pas. Car ce serait bien dommage.


Dans ce contexte, chacun y va de sa petite combine pour répondre aux attendus des programmes scolaires, pour compléter fiches de lectures et contrôles ou encore assurer le minimum de son bac français. Rien que ça, ça donne envie d'aimer la littérature pour ce qu'elle est, vous ne trouvez pas ? Certains liront les œuvres jusqu'à écœurement, d'autres grappilleront les résumés sur Internet. Qu'en restera-t-il ? Peu de choses, et encore. Alors, d'autres possibilités s'offrent-elles pour laisser quelques bribes de classiques dans les jeunes esprits ?

Je suis convaincue que oui. Peut-être s'agit-il de faire descendre les classiques de leurs piédestaux. Oui, il y a de grandes œuvres, oui, il y a des écritures extraordinaires. Mais dois-je vous rappeler à qui l'on s'adresse ? À de jeunes gens obnubilés par des milliards de choses qu'ils n'imaginent pas trouver dans un Stendhal ou un Flaubert (et pourtant !). Hormis les a priori, l'écriture semble souvent un frein pour la génération sms, alors offrons-leur des ouvertures tenant compte de ces constatations car rien, rien ne serait pire que de les laisser dresser un mur infranchissable entre eux et cette richesse des classiques.


Peut-être pourrions-nous reléguer le résumé à une place acceptable et non coupable. Peut-être pourrions-nous juguler cette manie des dix extraits de sources différentes assortis d'explications de texte. Peut-être pourrions-nous valoriser des approches simplistes (oui, j'ai osé dire simplistes), ludiques, plurielles, qui, à défaut de transmettre la prose irréprochable de nos Anciens, permettraient aux jeunes de maîtriser un minimum le sujet des classiques. Et, ainsi, peut-être aurions-nous l'espoir que la bibliothèque de la Pléiade de Grand-Papi ne finisse pas sous les pieds du bureau ou en miettes au barbecue des vingt ans du petit dernier.


Pour laisser respirer ceux que j'ai déjà horriblement choqués, je précise que je n'ai pas forcément toujours pensé ainsi. Mais, depuis mes folles années aveugles de passion littéraire dévorante, j'ai enseigné, j'ai rencontré de nombreux jeunes en difficulté scolaire ou en mal de français, dans des situations diverses. Et puis, j'ai ouvert les yeux. La lecture, et encore plus celle des classiques, il y a tout bêtement des gens que ça n'intéresse pas ! Ce n'est, pour moi, pas une raison pour leur infliger l'échec dans une matière académique récurrente. Ce n'est pas une raison pour que ce qu'ils n'aiment pas, ils finissent par le haïr. Ce n'est pas une raison pour les priver de ces références sucrées.



Donc, je n'ai pas honte de faire la lecture à mes élèves. Chacun de nous peut le faire pour son ou ses jeunes. Je n'ai aucun scrupule à retranscrire les récits en vocabulaire récent voire comique. Je n'ai pas de gêne non plus à transmettre les résumés, réflexions et analyses oralement alors que je sais que le livre ne sera pas (jamais ?) lu.


D'autre part, j'encourage les extraits bien choisis. Pas ceux mélangés entre dix œuvres. Non. Des extraits d'un même livre qui permettent de ne pas en lire l'intégralité mais de se faire une réelle idée de l'histoire et, en prime trois étoiles, de goûter au style de l'écrivain pour pouvoir dire "celui-là, je le connais". Je prône les moyens de découvertes variés qui n'ont comme simple but que de partager notre patrimoine culturel.


Ainsi, ne soyez pas étonnés d'apercevoir dans Les Chronilettres des auteurs qui racontent leur vie et leur travail comme s'il s'agissait d'une évidence. Ne sous-estimez pas l'apport d'un ABC Littérature qui prétend retracer en 48 pages la carrière et la vie privée d'un écrivain. Et, encore, penchez-vous sur Les Explorateurs du Savoir et leurs Extensions de Territoire. Dans les P'tits Tours, ce sont des classiques que les jeunes peuvent "maîtriser" en quelques pages de lecture et d'activités.


Car, après tout, les classiques et leurs références communes, ne sont-ils pas justement des moyens d'échanges et de communication plutôt que des sujets de jugements et de sélection ?