• Roseline Pendule

Quand Zola écrit à Cézanne

Le 1er août 1898,

Londres.

Cher Paul,


Comment vas-tu ? Cela fait un long moment que je n’ai pas eu de tes nouvelles et ma vie anglaise toute récente risque d’espacer également nos rencontres. Ah ! Fichu procès qui m’éloigne de ceux que j’aime ! Trois mille francs d’amende ! Et les juges voulaient me mettre en prison en plus ! Ce tribunal ne tournait pas rond ! Oh ! Je ne suis pas naïf, je sais comme il est dérangeant de contredire les décisions judiciaires ou militaires, mais pouvais-je faire autrement ? Allais-je rester les bras croisés tandis que le pouvoir condamnait un innocent ? Tu me connais assez pour m’en savoir incapable.


Ce malheureux capitaine, après des années de loyaux services, compromis pour trahison… Dès le début, je trouvais cela suspect. Quel intérêt cet homme aurait-il eu à fournir des documents secrets de notre Nation aux forces allemandes ? Je te le demande… Tout ce que je discerne là-dedans est une démonstration supplémentaire de haine. Haine contre cet Empire qui nous a repris l’Alsace et la Lorraine lors du dernier conflit de 70. Haine contre le peuple de religion juive dont est issu Alfred Dreyfus, prenant ainsi le rôle de coupable parfait. Haine ! Haine ! Haine ! Bien sûr qu’il fallait que je réagisse ! Bien sûr que « J’accuse » !


Voir tous ces visages catastrophés suite à la publication de ma lettre au président de la République m’aurait presque tiré un sourire. Je les revois, passants, voisins, connaissances, tenant l’Aurore du 13 janvier 1898 et ne sachant plus que me dire. Comme si ce journal exposait mon opinion pour la première fois. Mes autres articles seraient-ils passés inaperçus ? Le Figaro, le Syndicat, le Procès verbal ont pourtant vendu leurs feuillets de l’année 97 et mes écrits sur cette affaire y figuraient en bonne place. Ah que la population se montre de faible mémoire lorsque l’engagement devient périlleux !


Enfin… Me voilà de l’autre côté de la Manche pour un temps indéfini et que j’ose espérer le plus bref possible. Mes compagnons de discussion me manquent déjà. Comme les soirées de Médan dont je regrette toujours la fin. Je suis conscient que continuer cette entreprise n’aurait qu’accentuer notre douleur face à notre ami perdu. Ces moments de partage littéraire n’auraient jamais été les mêmes sans Guy. Toutefois, les esprits de son genre demeurent éternellement présents à vos côtés lorsque vous les avez bien connus. Peut-être aurions nous pu continuer quelques temps, en souvenir de notre Maupassant… Je nous revois, Guy, Paul, Jonis-Karl, Léon, Henry et moi dans ma petite maison de campagne que j’aime tant. Comme le temps file…


En parlant de temps qui passe, que deviens-tu ? Ta vie entre Paris et Aix-en-Provence te permet-elle de te soigner correctement ? Es-tu reparti en cure à Vichy cette année ? Les traitements soignent-ils ton diabète ?


Je peine à t’imaginer affaibli même si les attaques de l’âge ne nous épargnent guère. Toi, mon sauveur, mon protecteur. Tu sais, il m’arrive encore de revoir la tête des gamins du collège qui me cherchaient bataille alors que tu apparaissais derrière moi, prêt à en découdre. Ta hauteur suffisait à les faire déguerpir. Ils n’ont pas eu la chance de savoir à quel point tu étais un ami doux et fidèle. Heureusement pour moi ! Cela m’a épargné quelques rossées. Dire que j’en ai voulu à Maman de m’envoyer dans ce pensionnat aixois. Quel bonheur ce fut de t’y rencontrer ! Et notre Jean-Baptistin, déjà la tête dans les étoiles. Maintenant, nos chemins sont si éloignés les uns des autres. Baille occupé par ses recherches scientifiques, toi monopolisé par ta santé.


J’espère que tu continues à travailler malgré tout. Cézanne sans peinture ne serait plus Cézanne, n’est-ce pas ? Et moi, obligé de fuir sans attendre la fin de mon second procès. L’appel n’aurait sûrement rien changé de toute façon… Je me fais le plus discret possible dans cette ville anglaise qui me semble hostile. Or, c’est l’opinion de mon pays qui l’est devenue envers moi. En attendant de rentrer à la maison, je me lance dans une nouvelle saga. Il faut croire qu’après les vingt tomes de mes Rougon-Macquart, j’ai du mal à imaginer le roman unique !


En souvenir de notre amitié,

Humblement,


Emile Zola.