• Roseline Pendule

Une œuvre, une histoire

Dernière mise à jour : 23 oct. 2021

Régulièrement, je croise des représentations d'œuvres qui m'inspirent. Sans savoir pourquoi, des phrases naissent lors de la contemplation. Sérieuses ou déjantées, ces inventions se retrouvent vite sur le papier afin que je puisse les enrichir, les travailler. Un exercice d'écriture que j'affectionne.

Aujourd'hui, c'est autour de la toile d'Egon Schiele, La Famille, 1918, que je me suis (tristement) amusée.


Nous avions traversé des années d'horreur, de misère, de peur. Une époque désastreuse où nos usines ne produisaient plus que des armes, où nos villes criaient famine pendant que des tranchées labouraient nos campagnes stériles.


Nos larmes noyaient notre quotidien, gonflaient nos paupières, précédaient le courrier apportant les nouvelles du front pour couler longtemps après le dernier mot lu, écrit par l'ami de celui qui ne reviendrait plus.


À ce moment terrible de notre histoire, nous ne croyions plus en rien. Autour de nous, le gris s'étendait à perte de vue. Nos bâtiments s'effritaient, abandonnés, autour des maisons que nous avions érigées de nos mains. Aveuglés par la déception et la rancœur envers des dirigeants menteurs, nous pensions que le conflit s'éterniserait, ne laissant de nous que des ombres, des fantômes d'humanité.


Mais un jour, les vents tournèrent, déstabilisèrent nos ennemis, soufflèrent un filet d'espoir, une raison d'y croire. Les journaux, qui jusqu'alors arrangeaient la vérité, remplacèrent leurs placards de propagande par des discours enthousiastes où transparaissait le mot victoire. Sur le terrain, des lignes occupées cédèrent pendant que nos rangs garance et bleu, accueillant les alliés en tissu de sable, se relevèrent. Dans une accélération longtemps fantasmée, nos forces s'élancèrent jusqu'aux frontières bientôt cicatrisées des coupes au scalpel de l'envahisseur.


Nos villes retrouvèrent leurs hommes, leurs frères, leurs enfants et ne les autoriseraient jamais plus à repartir. Les unes après les autres, les blessures furent pansées sans que soient remblayés les sillons cauchemardesques scarifiant les esprits traumatisés.


Alors, chacun reprit sa place : pantalons à l'usine, jupons au foyer, culottes courtes en classe. Plus la torpeur s'évaporait, plus le désir se réveillait. Des sourires confus, des mots doux, des frôlements pudiques devinrent des cœurs enlacés dans le noir.

La vie reprenait, avide, chantante, effervescente, sans se douter qu'un monstre d'un genre nouveau, ayant voyagé tapi dans les poches de nos sauveurs, sévissait déjà...

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