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  • Roseline Pendule

Tour du monde au féminin #16


Une coïncidence des plus heureuses s’était confirmée aux yeux de Commerson lorsqu’il s’était trouvé face au gouverneur de l’Isle de France. Ce visage lui était en effet connu et les traits sérieux de Pierre Poivre, occupé jusqu’à ce moment à délivrer des explications aux capitaines de la circumnavigation, s’étaient détendus en un sourire incrédule en découvrant Philibert.


Un providentiel hasard avait réuni ces deux botanistes à des milliers de kilomètres de leur pays natal, chacun occupant un poste aussi prestigieux qu’inattendu. Dès les formalités accomplies, Philibert avait emboité le pas du gouverneur lui contant les recommandations qui avaient abouti à sa présence à bord de l’Étoile. Pierre Poivre, homme aux multiples talents, également horticulteur et agronome, avait félicité son ami de longue date.


L’intendant royal avait ensuite invité les explorateurs à sa table et le repas s’était déroulé dans cette complicité naturelle qui relie tous les expatriés en terre inconnue. Le gouverneur appréciait d’autant plus cette visite que sa nomination rapide ne lui avait pas encore laissé le loisir d’arpenter tous les recoins du territoire sous sa responsabilité. Il se joindrait avec enthousiasme aux pérégrinations des scientifiques engagés par le comte de Bougainville.


L’hôte avait mis à disposition des équipages toutes les habitations disponibles et avaient logé les commandants dans une partie de sa demeure personnelle. Ce fabuleux accueil avait comblé les marins, cabossés par des mois de navigation houleuse. Ils avaient également pu confier leurs malades aux bons soins du centre de santé de l’île.


Cette première soirée avait pris fin dans un tête à tête entre le gouverneur et Commerson qui, après avoir exposé les méandres et découvertes des mois passés, s’était épanché à propos de la délicate situation dans laquelle il se trouvait avec son aimée restée en mer, Jeanne. Jeanne…


À bord de l’Étoile, le silence régnait, sournoisement interrompu par le frottement de quelques lames audacieuses léchant la coque du navire. Le ventre creux, la prisonnière abandonna l’espoir de voir revenir Philibert et s’allongea sur son hamac, l’oreille à l’affût du moindre craquement de bois.


Le manque d’activité physique la privait d’un sommeil profond et, dans sa torpeur, elle maudissait les marins restés sur le pont. Certes, ces hommes veillaient sur la flûte mais ils empêchaient la prisonnière de s’évader ou, à défaut, d’aller se dégourdir les jambes.


À cet instant, Jeanne aurait payé cher pour savoir ce qui se jouait sur l’île. L’endroit se révélait-il aussi accueillant que l’affirmait Philibert avant d’accoster ? Comment se faisait-il qu’il n’était pas revenu lui raconter sa première journée là-bas ? Espérant que rien de fâcheux ne s’était produit, la recluse se tourna longuement sur sa couchette suspendue avant de sombrer dans une nuit sans rêve.


Trois jours plus tard, le botaniste Commerson obtint l’autorisation tant attendue de M. de Bougainville : Jeanne pouvait le rejoindre à terre ! Grâce à Pierre Poivre, le couple disposait à présent d’une habitation privée. La jolie maisonnette construite sur le terrain du gouverneur leur permettrait de vivre dans l’intimité, loin des équipages et à juste distance des commandants.


Jeanne avait savouré chaque pas sur le sol sableux avant de découvrir, stupéfaite, son domicile temporaire au milieu de la verdure typique de l’Isle de France. N’osant quitter son habit de valet malgré la réalité qui ne trompait plus personne, elle se joignit au repas du gouverneur, écoutant avec délectation cet homme instruit narrer les dernières nouvelles du continent.


Une crise politique avait causé l’affrontement entre le roi et les notables de Bretagne réunis en parlement, concurrençant le pouvoir de Paris. Juste avant son départ de la métropole, M. Poivre avait assisté au discours de Louis XV qui rappelait, au souvenir de tous, le poids de la souveraineté monarchique. La tension générale n’avait pas pour autant faibli et l’intendant se félicitait de son arrivée sur l’Isle de France pour laquelle il nourrissait de grands projets.


Pierre Poivre envisageait de développer l’économie de l’île qui, bien qu’appartenant à la France depuis 1715, n’avait guère prospéré ni apporté une quelconque aide au royaume. Botaniste passionné comme Commerson, son ambition résidait dans l’implantation de nouvelles espèces végétales sur ce territoire qui fournirait ainsi un approvisionnement d’épices de premier choix au continent amateur de saveurs exotiques.


Philibert, enthousiasmé par ces propos, occupa la suite de la conversation afin de connaître les moindres détails de cette mission : les espèces à implanter, celles déjà présentes sur l’île, l’intérêt botanique des autres terres constituant l’archipel des Mascareignes… Pour la première fois depuis ses sorties en escale, Jeanne sentit la curiosité l’envahir, son cerveau se remit en éveil et son cœur cogna plus fort dans sa poitrine.


Évidemment, l’assistante voulait participer à toutes ces découvertes. Ces acclimatations constituaient un défi scientifique passionnant même si son séjour trop bref ne verrait pas l’aboutissement des premiers essais. À moins que…

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