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  • Roseline Pendule

Jeanne Barret Tour du monde #14


Les mains croisées derrière le dos, Jeanne arpentait la lugubre cabine du capitaine. Elle scrutait la multitude d’objets constituant sa seule compagnie depuis des jours. Après l’esclandre dont elle avait été victime sur le sol tahitien, M. de Bougainville préférait la maintenir en sécurité dans les appartements privés que son homologue de l’Étoile avait libéré à l’intention des deux botanistes.


Même ainsi présentée, la faveur n’avait guère trompé l’équipage qui raillait sous cape les scientifiques et regardait d’un mauvais œil ce traitement privilégié. Conscient de ce malaise, Philibert s’estimait cependant chanceux de cette disposition qui témoignait du respect encore accordé par le comte.


Seuls deux voyageurs marquaient ouvertement leur désapprobation par les traits furieux de leurs visages. Le chirurgien Vivès protestait sans retenue contre cette compromission intolérable pour des explorateurs de leur rang. Il brandissait tel un couperet la réaction du roi qui ne se ferait pas attendre lorsque les vaisseaux regagneraient le continent.


Quant à Jeanne, elle ne voyait dans cette mise en sécurité qu’une chaîne déguisée qui la tiendrait éloignée de l’activité du bateau, un statut de prisonnière qui lui pesait déjà.


La voyageuse clandestine passerait les prochains mois cloîtrée dans la cabine où son unique réconfort consistait à retrouver la proximité de Commerson. Celui-ci préférait toutefois ne courir aucun risque supplémentaire et se montrait régulièrement sur le pont plutôt qu’assidu à son bureau, en se pliant en quatre pour satisfaire les commandants malgré une jambe malade.


À terre, le campement vivait ses derniers instants sous le regard aimable des Tahitiens qui collaboraient aux préparatifs du départ imminent. L’entente chaleureuse entre les deux peuples s’était muée en lien véritable si bien qu’un nouveau passager rejoignit le pont de la flûte.


Désigné par les siens, Aotourou portait la lourde mission d’embarquer jusqu’en France puis, nourri de multiples informations sur les Européens, il regagnerait son île avec une autre expédition. Voilà qui scellait encore davantage la porte derrière laquelle était retenue Jeanne.


Au fur et à mesure des jours en mer, l’assistante botaniste en vint à regretter ses relations avec l’équipage, teintées au mieux d’indifférence, au pire de moquerie humiliante, rien ne lui paraissant pire que cet isolement forcé. Elle avait toujours su que sa place n’était pas là et la preuve apportée par son enfermement s’avérait insupportable. Le classement des herbiers ne la consolait pas des futures explorations de terrain qui lui seraient maintenant inaccessibles.


Écartée de la vie collective, la prisonnière marquait le défilement des jours puis des semaines afin de ne pas perdre la raison. Elle découvrit avec horreur la disette qui sévissait à bord dans le maigre contenu de son écuelle. Les réserves de viande séchée avariées, les marins se contentaient des rats infestant la calle en guise de nourriture fraîche.


Occupée par son repoussant repas, Jeanne sursauta à l’entrée de Philibert qui cria :

— C’est incroyable !

— Qu’y a-t-il ?

— Des poissons par dizaines entourent le navire, Jeanne ! Des poissons volants comme on n’en a jamais vu ! Leur corps noir porte deux paires d’ailes rouges, c’est superbe ! Vite, donne-moi du papier, il faut que j’aille les dessiner, c’est stupéfiant !


Sur ces mots, le scientifique se munit du carnet tendu et d’une mine avant de claquer la porte de la cabine derrière lui. Jeanne, encore seule, était partagée entre l’excitation de la découverte annoncée et la frustration de ne pouvoir y prendre part. Allait-elle supporter cela jusqu’au port de France ?

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