• Roseline Pendule

C'était mieux avant ou le fatalisme facile et déprimant

C'est un fait, il se passe de bien terribles choses dans notre monde aujourd'hui. Cependant, il y a des phrases que je ne supporte plus d'entendre. Si je ne devais n'en choisir que trois, sans classement hiérarchique, je noterais :

- "c'est la pire époque que l'on n'ait jamais connue" : ah bon ? Vraiment ? parce que 14-18, ça ne devait pas être mal non plus. Ne serait-ce pas juste parce que l'époque dans laquelle on vit est la seule que l'on connaisse vraiment ? Et d'ailleurs, la connait-on tant que ça, en dehors de notre quotidien, de notre région, de notre pays ?

- "vu l'état du monde actuel, plus rien ne m'étonne" : outre que c'est bien dommage, cette sentence rejoint aisément la précédente. Donc, vu tout ce qu'il se passe (et qui est le fruit de quoi ? d'un cruel chef des cieux ? de la faute à Pasdechance ? une autre idée ?) tout peut arriver. On ne s'étonne plus, on jette un rapide coup d'œil et on continue tout droit (vers quoi ?).

- "c'était quand même mieux avant" : qui a l'avantage de reprendre les idées précédentes tout en me hérissant les poils du dos (c'est-à-dire ceux que j'espérais ne pas avoir).


Il faudrait quand même leur dire à ces gens qui se plaignent régulièrement du monde d'aujourd'hui que non, ce fichu monde n'était pas mieux avant. Il n'est pourtant pas question de tomber dans un déni de la cruelle réalité, de s'affilier à un mouvement d'optimisme aveugle ou de sortir complètement de son point de vue nombriliste (quoique).



Citons ainsi en pagaille quelques évidences. Non, ce n'était pas mieux quand bien plus d'humains mouraient de faim et vivaient dans la pauvreté. Quand les journées de travail étaient tellement longues que l'on ne pouvait pas tuer cinq heures quotidiennes devant d'enrichissantes émissions de télé-réalité. Quand être une femme, avoir une peau colorée, une infirmité nous plaçaient en dehors de la société.


Bien sûr, un risque existe que la Planète ne soit pas d'accord avec ce point de vue. Encore ne faudrait-il pas omettre que la pollution ne date pas d'hier, que l'usage à outrance du charbon n'a pas fait que du bien et qu'il est évidemment grand temps de se demander ce que nous fabriquons (dans tous les sens du terme).


Loin de moi également le mimétisme de l'autruche (qui, soit dit en passant, ne met jamais sa tête à l'intérieur d'un trou). Je demeure révulsée en constatant que certains de mes semblables n'ont pas de logis, vivent l'estomac creux... D'autant plus quand d'autres jettent à tour de bras, remplissent leurs comptes offshore car leurs fouilles débordent...


De la même façon, je n'oublie pas qu'un simple trajet en avion (polluant) me déposerait sur une terre en guerre (pour de vrai). Cela dit, à l'heure actuelle, contrairement à "avant", cette terre fait figure d'exception. Malgré ce que veulent nous montrer les médias à répétition.


Alors, pourquoi cette affirmation irritante "c'était mieux avant" ?

Psychologiquement, l'humain a un fonctionnement défini qui glorifie le passé dès lors qu'il traverse une difficulté. 1910 était donc forcément mieux que 1915. Un monde sans pandémie est forcément mieux qu'un monde avec. Notre silhouette fine d'antan, mieux que celle au chocolat de maintenant. Cela fonctionne pour tous les niveaux d'importance. Mais, là, on ne regarde le monde que par un petit bout de la lorgnette.


Historiquement, il semble que les préjugés, impressions, imaginaires et autres manques d'intérêt prévalent sur la connaissance. Car, autrement et rien que pour ça, lesdites phrases urticantes n'existeraient pas. Allez, au hasard, quelques chiffres à l'appui : de 1981 à 2013, la part de la population mondiale en extrême pauvreté est passée de 42% à 10,7%. L'illettrisme planétaire entre 1800 et 2014 a diminué de 73%. En 16 ans, de 2000 à 2016, 112 millions d'enfants dans le monde ont échappé à une mise au travail précoce. Quant au coût de la vie, pour ne pas ignorer le facteur économique sans lequel notre monde actuel ne serait rien (!), l'inflation de 14% des années 80 a laissé place à 1,44% en 2015.


Et, pour que les choses soient claires, si je me permets de soupirer (doucement, je suis polie quand même) lorsque j'entends un "c'était mieux avant", outre que c'est faux, ce n'est pas non plus parce que je vis au pays des Bisounours (les veinards), bien protégée dans mon cocon d'aisance financière (je suis autrice) qui me permettrait d'œuvrer à temps plein dans des associations caritatives tout en battant le record du zéro déchet.


J'ai peut-être tout simplement deux choses (au moins) qui résonnent en moi. La première : s'il vous plaît, chers nostalgiques du temps passé (d'une jeunesse révolue, d'une époque pas vécue), mesurez vos paroles devant nos enfants. Quelle motivation, quelle compréhension, quelle envie leur transmet-on à travers ces paroles fatalistes ? "Ah, quel horrible monde nous laissons à la génération future !", entend-on aussi. Mais, la génération future est là, sous nos yeux, les oreilles bien ouvertes. Employons-nous à l'incitation à la réflexion, à la connaissance, au bon sens plutôt qu'à lui faire porter un poids fictif mais paralysant (puisque de toute façon, ce n'est pas étonnant et qu'on ne peut rien y faire).


Enfin, la deuxième idée qui palpite derrière tout cela est qu'après constat objectif que le monde d'aujourd'hui est mieux que celui d'hier, il se passe quelque chose de formidable. Quand on se rend compte qu'au XVIIIe siècle, la France a connu seize famines nationales et que désormais les humains sont capables de se piétiner pour une promotion de pâte à tartiner, une réalité nous éblouit.


Toutes ces améliorations, ces progrès, ces évolutions, ces avancées (qu'il faut parfois apprendre à gérer bien entendu), à quoi sont-elles dues ? À un clément chef des cieux ? À l'influence du Trèfle à quatre feuilles ? À des humains créateurs, innovants, courageux, qui cherchent le meilleur ?

De quoi retrouver un regard plus lumineux sur ce qui est et adviendra, non ?